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Julia PALLONE

Artiste en résidence à Monflanquin de mars à juin 2006.
Elle est née en 1979. Vit et travaille à Nantes

Julia PALLONE développe une vision poétique du monde, empreinte de fragilité, qui procède par analogie, ressemblance ou évocation d’idées.
En s’inspirant de rêves et de mythologies, d’histoires et de géographies, elle crée des images où monde végétal, animal et humain se mêlent et se pénètrent sans forcément raconter une « histoire ». Ses images matérialisent une « transition », un « passage » d’un état à un autre, d’une croyance a une autre… Un renversement peut advenir.

« Cheval, cheval » établit un lien entre l’espace d’exposition et la proposition de l’artiste : sa « sculpture » s’en détache dans un mouvement dynamique qui révèle la limite que souhaite souligner Julia. Celle d’un monde imaginaire et d’un autre réel, le nôtre que l’art concrétise, permet de voir, de toucher.

La série de dessins « Les remèdes » s’apparente à une sorte de « bréviaire » poétique. Chaque dessin en formalisant strictement une expression, une définition, souligne le basculement vers un monde fabuleux et surréaliste.

Denis DRIFFORT

Julia PALLONE,

Pour peu que passe à votre portée de voix un cheval ailé de la matière même qui vivifie nos murs, profitez-en pour le questionner. Est-ce qu’il rêve de nous et s’il en rêve, est-ce qu’il souhaite acquérir quelques uns de nos privilèges ? Est-ce que nous sommes aussi occasion de fable ? Si votre cheval est loquace, écouter-le avec attention car il a la sagesse en lui.

On ne sait rien ni du haut ni du bas. Il faut sûrement se méfier de cette échelle impliquée dans un singulier réseau d’échos et se rappeler cette histoire de la jeune fille qui perd l’os crochu que lui a donné Vénus et, après une courte hésitation, se tranche le petit doigt et l’utilise en guise de clé pour ouvrir le château de verre.

Vous m’avez connu cerf dépecé pour avoir vu dans toute sa beauté une déesse qui se baignait, Ou bien dragon générateur de pluies bienfaisantes, ou même goutte de sang d’une oie sauvage coulée sur la neige, ou encore tout à la fois fleur et phallus, palette blanche et rouge, et corne qui éviscère le chien de chasse. Vous me retrouvez peut-être arbre, se développant d’une intrigue à l’autre, qui ensemence les femmes s’assoupissant un instant sous mes branches.

Je sens ici votre parfum de blé coupé de jeune fille nuageuse. Je vois d’ici d’un seul coup d’œil la dignité de votre mélancolie. Votre doux regard, de loin m’affole. Mais si je laisse un peu ma pensée s’égarer, c’est à la blanche et chaude peau de votre ventre que je rêve. L’oiseau qui veille sur vous essaie de vous préserver du champ où la passion s’exerce. Comme lui, je sais écarter les poisons, filtrer les humeurs, neutraliser les malices et reconnaître sous la fourrure les crocs. Mais je ne sais encore rien du regard de votre assassin.

En plus de leurs pouvoirs fabuleux, symboliques ou cosmiques, les choses, les plantes et les animaux, des plus simples au plus extraordinaires, ont souvent une fonction qui peut paraître prosaïque, mais qui n’en est pas moins importante : bon nombre de leurs organes, fluides, matières, feuilles et racines sont absorbés à des fins thérapeutiques et entrent dans la composition de certains mélanges d’utilité pratique. Il convient, bien sûr, d’être très prudent, car il s’agit souvent de substances réelles auxquelles la tradition attribue des origines merveilleuses. De plus, une même appellation peut désigner des substances différentes, ce qui rend leur identification malaisée.

A l’Ouest du mont des promesses, il y a un lac qui s’étend sur des centaines de kilomètres. Dans ce lac se trouvent des tortues à six pattes et quatre yeux qui prolongent leur longévité en se livrant à certaines pratiques respiratoires. Sur leur dos, elles portent le dessin des constellations des sept secrets. Sur leur ventre figure l’image des cinq montagnes et des quatre fleuves. Elles apparaissent parfois sur les rochers, quand on les regarde, alors elles scintillent comme une poignée d’étoiles.

Vous savez, il existe des tortues monstrueuses pareilles à des îles. Leur carapace est couverte d’arbres et de végétations. Les imprudents qui s’aventurent sur ce sol trompeur risquent de perdre la vie lorsqu’elles s’enfoncent dans les eaux.

Le cheval qui, en frappant le sol du sabot, fait jaillir l’écume de n’importe quel écran, est issu des brumes marines. Il n’appartient à la terre que de manière accidentelle et passagère. Son premier exploit, lorsqu’il naquit, fut de s’envoler vers les rivages des impuissances et des obscurités, pour y apporter la apporter la rosée fécondante et bienveillante, dont il fit présent à la première graine venue. Où l’avait-il trouvé ? Dans l’or du couchant ? Dans le sein d’une vierge ? On ne sait.

Il existe des processus de mutation saisonniers : au fil des années un être change graduellement et son aspect subit des modifications plus ou moins importantes. Un lapin de mille ans perd ses oreilles et acquiert des cornes, une vieille carpe devient un chasseur qui, pour se protéger des tours de la sorcière, change son fusil de rubis , d’émeraudes et de saphirs et un prince, obligé de passer une nuit dans la forêt, se retrouve doté de la faculté du lion de reconnaître à l’odeur l’infidélité de la lionne. On pourrait multiplier les exemples, tout être est susceptible de se transformer dans certaines conditions et même de passer d’un règne à l’autre.

Vous vous protégez de votre fragilité mais un passage vous impose sa morsure. Votre corps se décale de lui-même, un peu hors du temps, un peu en arrière ou un peu à côté. La fable a sa géographie, c’est-à-dire de l’espace. Elle vous donne à croire qu’un creux, un vide ou un rien existe parmi les apparences et vous renvoie à ce qui en vous, pour vous-même, reste une énigme.

Didier ARNAUDET

Julia PALLONE
Artiste en résidence à Monflanquin
de mars à juin 2006
Catalogue 16 pages + couverture couleurs – 21 x 16 cm
Epuisé
Texte : Didier ARNAUDET