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Emmanuelle SAMSON

Artiste accueillie en résidence de mars à mai 1998.
Née en 1971. Elle vit et travaille à Navarrenx (64).

 

Mon travail est un cheminement où se succèdent des étapes comme autant de fragments d’une histoire passagère qu’il s’agit de bâtir. En utilisant des matériaux récupérés au fil des rencontres, bois, plâtre, grillage, mon intention est de trouver les moyens de construire les volumes combinatoires, des lieux où s’attarder provisoirement.

Habiter ? Un habit, un abri, un refuge, un passage, une place dans l’espace. Mon travail est quelque part la recherche de ce lieu, comme on peut chercher à se bâtir, à se constituer une identité, un visage.
Avec des matériaux de construction, tels que du bois, du plâtre, des tôles et du grillage, il s’agit pour moi de bâtir, d’assembler, de superposer, pour formuler des édifices combinatoires et précaires, des manifestations de signaux, comme autant d’appels qui incitent à demeurer, à s’attarder, à subsister.
Le moment même de la construction est essentiel pour moi. Au delà du contact avec les matériaux ou les outils, c’est véritablement le “lieu” de ma recherche, c’est, au moment où je travaille, le lieu que j’habite, c’est là que je suis, bâtir étant déjà habiter.
Mais, cette démarche implique, paradoxalement peut-être, une forme d’exil constamment renouvelé. Chaque habitation est provisoire, le mouvement nécessaire, sans doute pour rester en vie. Comme dans les voyages qui sont à chaque fois une nouvelle occasion pour s’affronter soi-même et trouver de nouveaux repères, mon travail est un jeu de fragmentation et de reconstruction où l’individu éparpillé tente de se chercher ou de se perdre. Les formes que je bâtis sont ouvertes telles des lieux de traversée pour le regard et la pensée. Elles creusent des espaces qui restent vides. Et c’est ce vide creusé, cette place laissée, infonctionnelle et inhabitable, qui en fait des sculptures.
De plus, elles ont le caractère d’être démontables et provisoires, elles peuvent toujours prendre de nouvelles formes. Elles ne sont pas visibles en continu. D’une remise en cause incessante face à la permanence de l’aléatoire et de l’incapacité à saisir quoi que ce soit dans la durée, je me trouve dans la position de ne rien affirmer définitivement et de ne rien définir. De même que dans ma vie je ne puis trouver un lieu stable où habiter, où m’établir durablement, je ne fixe pas les choses, je les laisse mobiles et disponibles à tous détournements, transformations ou métamorphoses, comme autant de liberté gagnée pour expérimenter, pour découvrir, pour apprendre.

La résidence à Monflanquin a été l’occasion de bâtir un nouveau “territoire”. J’ai d’abord investi mon atelier avec des matériaux de récupération, du bois, du grillage et des tôles, de manière à habiter tout de suite ce lieu, à m’y créer des repères, en faire un site – dans lequel j’allais pouvoir me mettre à construire des formes.
Ces matériaux, plus massifs et plus lourds que ceux que j’utilisais précédemment, m’ont permis de construire des volumes encore plus ouverts et précaires, à certains moments presque transparents. Ces matériaux sont à la fois d’une apparence très pauvre et en même temps chargés des traces de leur histoire passée.
Mes constructions sont des jeux d’équilibres, d’empilements, de rangements, d’articulations, de passages. Chaque fragment tient une place précise, à la fois physique et visuelle. Certaines parties sont très “construites” et d’autres semblent s’effilocher comme une maille qui se perd en devenant légère, qui échappe en ne laissant qu’une trace fragile, qui passe, en s’effaçant, dans le domaine de la mémoire et du souvenir. Tout en construisant, je vais vers la disparition des choses.
Aucun calcul, aucun projet ne sont préalables. Les dessins et les photographies que je fais de mes constructions existent pour mémoire, comme seule trace de ce qui est provisoire, non défini. Mais les dessins fonctionnent aussi, maintenant, d’une autre manière : ils n’ont plus de côtes, de mesures, ils ne re-présentent plus exactement mes constructions, mais les re-construisent.
Je bâtis aussi avec du vide. Des lignes se dessinent dans l’espace avec des blancs laissés, qui permettent la transparence, l’espace creusé. Je peux jouer avec ce vide, mais jusqu’à un certain point, une certaine limite, la frontière avant que tout bascule, disparaisse dans l’absence.
Je bâtis verticalement pour affronter, me confronter à ce qui me fait face à forces égales.

Mes constructions sont réalisées à partir de matériaux de récupération tels que le bois, le métal, le grillage. Chacune s’édifie suivant un équilibre précaire et trouve sa forme, autour d’un vide qu’elle cerne, au moment de son installation.

Une même construction peut prendre divers aspects au cours de ses installations successives.
Mes dessins ne sont pas des esquisses préparatoires, ils sont effectués toujours une fois la construction réalisée. Tout en étant la mémoire de la sculpture construite puis démontée, ils sont eux-mêmes une nouvelle construction, par le dessin, de la sculpture.
Celles-ci comme le dessin sont autant d’états possibles de chaque construction.
Je cherche dans ma sculpture à ne rien fixer définitivement mais à la rendre constamment mobile et susceptible de modification.

Emmanuelle SAMSON

 

 

Emmanuelle SAMSON récupère des matériaux abandonnés – des planches, de la tôle et du grillage – qu’elle assemble et superpose pour construire des sortes de cabanes à lapins. Mais ne nous arrêtons pas à cette première impression même si son côté anecdotique a son importance. Sa construction s’impose avant tout comme une force qui résiste à l’indifférence et à la pesante présence de la matière pour aspirer à un dépassement continuel de toute tentative de représentation. Elle résulte de quelques articulations primordiales entre le dedans et le dehors, entre le plein et le creux, entre le quelque chose et le rien.
D’où cette architecture rudimentaire comme énigme et réponse à cette énigme.
La construction prend ainsi la forme interrogative pour signifier qu’elle questionne pour, d’une certaine manière, commencer à répondre. Dans cette construction, Emmanuelle SAMSON s’intéresse à cette idée du contour qui enserre un espace vide.
Un contour à la fois ouverture et obstacle, issue et protection qui explicite une ambivalence et polarise des désirs contradictoires. Un contour qui n’enferme rien mais laisse deviner l’infinie possibilité des formes et des circulations à inventer.
Emmanuelle SAMSON revendique la pluralité d’une imbrication précaire de fragments divers et de pratiques sommaires ainsi que la vivacité de ce réseau discordant et décousu d’éléments disparates constamment pris entre la double tentation de la fusion et de l’éclatement. C’est donc d’abord une affaire d’échange et d’intercommunication.
Il s’agit en effet de retrouver une unité originelle que chaque chose conserve dans ses relations avec l’autre, qu’elle puise dans l’autre comme garant de sa propre intégrité. Tous ces matériaux récupérés, associés avec leurs différences et leurs ressemblances, incarnent une volonté profonde d’harmoniser la vaste hétérogénéité des choses autant que leurs multiples correspondances.
Ils constituent également une mémoire. Cette mémoire ne se veut pas un fonds de souvenirs, de citation ou de références dans lequel on n’aurait simplement qu’à puiser, mais un principe de fonctionnement dont découle cette énergie qui nous incite à réagir c’est-à-dire à reconnaître et à partager.

Didier ARNAUDET

Emmanuelle SAMSON
Catalogue 16 pages + couverture – 21 x 16,5 cm
4 photographies
Texte : Didier Arnaudet