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Claude LEVEQUE

Invité par l’association POLLEN à Monflanquin, Claude LEVEQUE a choisi d’investir un ancien moulin à vent transformé en habitat miniature dans les années 1960-1970. Il y crée un univers fantasmagorique, sombre et illuminé, empreint des merveilles et des terreurs de l’enfance. Devenu ainsi refuge de la Dame Blanche, le Moulin de Scandaillac happe, oppresse et bouleverse celui qui le visite. La Dame Blanche pourrait ainsi être perçue comme un hommage à cette enfance si souvent présente dans le travail de l’artiste. Mais loin de tout rapport nostalgique au passé, Claude LEVEQUE cherche avant tout le  » réveil de la jeunesse empoisonnée « , comme en témoigne son récent ouvrage “Nevers let love in”.
Durant l’été 2012, Claude Lévêque intervient dans trois lieux différents conçus comme les trois pointes d’une trilogie :  » Dame blanche  » au Moulin de Scandaillac proche de Monflanquin,  » Mort en été  » à l’Abbaye de Fontevraud où il investit le Grand Dortoir pour offrir le sommeil éternel et  » Le jardin des sémaphores  » dans la Kiriyama house au Japon (conçu dans le cadre de l’Art Triennale 2012 d’Echigo-Tsumari) où Claude LEVEQUE aménage les extérieurs d’une maison traditionnelle japonaise à l’intérieur de laquelle il était intervenu en 2009 avec  » Dans le silence ou dans le bruit « …
Claude LEVEQUE a représenté la France en 2009 à la 53ème Biennale de Venise.

Il faudrait ne pas savoir. S’approcher du moulin sans connaître son existence ni sa localisation, le voir surgir par hasard, au détour d’une promenade ou d’une errance vagabonde, quand les derniers rayons du soleil désertent ce côté-ci de la terre.
Il faudrait y dormir pour y voir poindre l’aurore, et se laisser envahir par toutes les sensations nées du vent, de la lumière, du paysage. Et seulement alors, entrer.
Être saisi. Par l’obscurité d’abord, et la vague sombre qui te cloue, pèse sur tes paupières, et te contraint à tâtonner pour comprendre. Tu vois ce chandelier qui n’en est pas un, fantôme d’un autre qui le précéda ; ses bois tordus t’évoquent une croix primitive, objet d’un culte mystérieusement laissé en suspens.
Tu grimpes les marches étroites qui te mènent à l’étage. Une hache pend du plafond, elle tourne encore et projette deux ombres, une blanche et une rouge. Tu n’entends que le vent qui souffle dehors, et les fenêtres, obscurcies, laissent passer si peu de jour. Le mobilier te paraît minuscule, qui pourrait s’asseoir sur une si petite chaise, à une si petite table ? Tu montes encore un escalier. D’étranges surfaces réfléchissantes obliques te renvoient un monde déformé ; es-tu déjà passé de l’autre côté du miroir ?
Tu es tout en haut du moulin, et au-dessus du lit à baldaquin pend un tronc coupé, les racines cisaillées. Le vitrail nappe cet arbre décapité d’une lumière rouge et blafarde. Une angoisse sourde t’étreint. Deux petites chemises blanches irradient sous une lumière noire ; les poutres sont nimbées de bleu.
Tu tentes, confusément, de tisser un fil entre tous ces éléments. Tu crains la mort, la souffrance, les êtres maléfiques, les actes inexpliqués. Tu voudrais que tout s’éclaire, peut-être.
Tu sors ; tu es aveuglé par le soleil. La vie te happe, te ramène au réel. Tu ne sais plus.

Pollen

En 1849, sur les terres du château de Scandaillac, Dame Marguerite-Félicité Cassany-Mazet fait édifier un petit moulin à vent.
Intégré à l’Inventaire des Monuments Historiques en 1880,le moulin de Scandaillac porte déjà en lui un certain décalage temporel ; il cessera de fonctionner dès le début du siècle suivant. En 1965, Pierre Fernand Sérougne (1904-1990) se lance dans la restauration patiente de ce bel endormi pour en faire un lieu d’accueil, un gîte, un abri. Le caractère chaleureux et relativement traditionnel de ses aménagements, ainsi que la petite taille de sa surface habitable en font un havre de paix miniature, singulièrement déconnecté du monde et de ses révolutions. Les arbres près de la porte ont été noués, et leurs troncs s’entrelacent aujourd’hui, muette célébration amoureuse.
Invité par Pollen en 2011, Claude LEVEQUE choisit d’intervenir sur le moulin de Scandaillac.
Ainsi transfiguré, l’édifice renaît,inquiétant et spectral. On l’imagine refuge de la Dame blanche, accueillant ses cérémonies secrètes et sa présence fantomatique, ou Pays des merveilles effrayantes d’une Alice enfantée par Twin Peaks. La hache suspendue et la chambre de décapitation font aussi resurgir la figure à la fois terrifiante et fascinante de Barbe Bleue ; à l’extérieur du moulin, telle une sirène de lumière, une ampoule rouge appelle et ferre les belles âmes égarées dans la nuit.
Du plus profond de notre mémoire jaillit ainsi l’effroi délectable que nous procuraient la lecture des contes et leurs projections fantasmées sur le réel. Touchant avec une incroyable justesse les cordes les plus enfouies de notre sensibilité, Claude LEVEQUE parvient miraculeusement à faire sourdre en nous les sentiments oubliés de notre enfance. Étrange expérience, mais si extraordinaire, que de pouvoir – ne serait-ce qu’un instant ! – redevenir petit. Claude LEVEQUE invente pour les adultes que nous sommes devenus des univers parallèles ; en démiurge, il ouvre des mondes. Nourri des lieux qu’il investit, et de leur histoire, il y projette sa propre matrice imaginaire, sensible, intuitive, complexe et cultivée. À travers d’infimes variations, l’intégration de nouveaux éléments, l’altération de l’éclairage, parfois aussi du son, il augmente le réel, le double, et superpose un autre monde à l’existant. Agissant sur la totalité d’une réalité et non sur la production d’un objet, Claude LEVEQUE nous offre ainsi l’expérience d’un déplacement mental et sensoriel entier et bouleversant.

Camille de SINGLY

Claude LEVEQUE
Artiste en résidence à Monflanquin Catalogue 45 pages couleurs – 11 x 15 cm
Couverture et photographies couleurs
Dame Blanche de CLAUDE LEVEQUE © ADAGP Claude Lévêque.
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris
Epuisé
Photo : Dominique DELPOUX