Kenjiro Okazaki

Artiste accueilli en résidence en été 1994.

L’illusion de la profondeur superficielle

Dans l’histoire de la peinture depuis les impressionnistes, la question du « sujet » et de sa position sont au centre des recherches philosophiques et plastiques. Cézanne, Matisse, Mondrian ou d’autres mettent en évidence la fonction corrosive de la place du sujet dans l’ordre de la représentation. Le développement analytique de l’œuvre engage l’artiste moderne dans un parcours faisant système. 

C’est ainsi que le travail de Kenjiro OKAZAKI, jeune artiste japonais de Tokyo, répond à cette réflexion sur l’œuvre comme langage plastique. Que ce soit dans la sculpture, la peinture, la vidéo ou l’écriture, Kenjiro OKAZAKI explore à chaque fois la transformation d’un espace à travers ses formes plastiques. Les œuvres réalisées à Monflanquin, dans le cadre de sa résidence, sont des tableaux, c’est à dire des surfaces de toiles délimitées par un châssis, qui définissent son espace d’expression. Les taches de couleur ou les coups de pinceau vifs ne viennent pas remplir la toile, mais créent progressivement une articulation de l’espace-toile. Le vide a autant de sens que le plein. La combinaison de ces aplats de couleur disposés sur la toile à la manière d’une constellation d’étoiles dans le ciel introduit la complexité des rapports des différents éléments entre eux. Le rôle de la couleur est aussi important que l’organisation des taches entre elles. 

La recherche de Kenjiro OKAZAKI ne se situe pas dans l’instantané et l’improvisé. Son processus créatif se rapprocherait de la vision du monde du philosophe grec Démocrite qui affirmait que les éléments qui composent l’univers sont privés de qualités. Il n’y a que des particules compactes et le vide. Les composés qui en sont formés ont acquis la couleur grâce à l’ordre des éléments, à leur forme, et à leur position. Cette idée d’ »ordre » ou de logique est au centre du travail de Kenjiro OKAZAKI. Chacune de ses œuvres se donne à voir dans le détail, plus que dans le tout. Tel élément de la toile prend un sens par rapport à telle autre partie. Dans la force de cette organisation picturale, l’ordre n’est pas géométrique, comme dans son travail de sculpture. On n’y reconnaît pas de lignes, de points ou de plans, mais des agglomérats de peinture en un certain ordre assemblé, comme si la partie inférieure gauche du tableau se révèle par rapport à une partie centrale ou supérieure. Il n’y a donc pas de rapports syntaxiques dans ses différents éléments. Nous ne sommes pas dans une logique de la représentation, où le sens provient de la juxtaposition d’éléments qui font sens de manière générale. Nous sommes plutôt dans le cadre d’une division et d’une révélation où la vision se fait ans la profondeur de champs et dans la compréhension mentale. Dans la peinture de Kenjiro OKAZAKI, la vision immédiate d’une surface plane organisée en un mouvement de couleurs, laisse progressivement la place pour l’œil une succession de niveaux différents qui se superposent et qui font sens entre eux. Cette technique se retrouve dans ses mini-récits qui accompagnent ses tableaux. Ainsi, une lecture suivie donne l’impression d’une histoire qui n’est pas logique. L’ordre est reconstitué a posteriori en percevant progressivement le lien de certaines phrases entre elles, définissant des niveaux de réalité différents, l’ensemble formant une unité temporelle et spatiale. 

Cette logique en profondeur et non pas linéaire une autre dimension importante de l’œuvre de Kenjiro OKAZAKI, qui est le temps. A première vue, le système de l’artiste est basé sur la division et la discontinuité temporelle de l’œuvre. En effet, dans sa recherche d’un absolu plastique, kenjiro OKAZAKI ne va pas vers une idée de progression du tableau, aboutissant à un accomplissement. Le temps n’est pas linéaire, mais répétitif. L’ « éternel Retour », tel qu’aurait pu le définir Hegel, devient ici l’ « éternel revoir ». La répétition de la même tache, du même rythme, d’une partie à l’autre de la toile, ou d’un tableau à l’autre est le résultat d’une dynamique de l’œil. A force de répéter les éléments et de réajuster l’ordre à chaque fois, on finit par pénétrer le cœur même de la chose, en dépassant l’apparence. Aussi , le tableau n’est jamais terminé pour Kenjiro OKZAKI. L’artiste arrête son intervention sur la toile, un moment où le développement de la forme est parvenu à une limite. L’obstacle est dépassé, en recommençant ailleurs sur la toile ou sur une autre toile un nouveau développement de la forme. 

Cette organisation complexe de la pensée de Kenjiro OKAZAKI est aussi très liée à son utilisation de la couleur. La peinture acrylique qu’il met au point pour chacune de ses toiles est déposée sur la toile, tantôt de manière compacte, laissant voir le matériau brut et transparent, tantôt de manière très délicate, faisant ressortir le vide de la toile. Il instaure ainsi un jeu de lumière basé sur la texture des matériaux, dans ce côté « cuisine » de la peinture. Mais il joue aussi du contraste des couleurs, parfois dans une violence aiguë, ou dans des teintes plus adoucies. La couleur contribue à apporter l’émotion à sa logique formelle. Ainsi, les variations de couleurs, jouent sur de vastes zones au premier abord amorphes, puis qui émergent comme véhicule d’expression. Des mutations de couleurs, apparentées, sont notées par touches groupées en directions, contrastant les unes avec les autres, commençant de se former entaches discrètes, aboutissant parfois à un tourbillon blizzard de changements colorés, qui laisse une couche unie de différenciations colorées faites apparemment au hasard. On comprend alors que c’est une loi d’harmonie qui guide le travail de Kenjiro OKASAKI et que toutes ces modulations ont une direction fixée d’avance dans sa raison. Généralisant des lois, il en tire des principes qu’il applique par une sorte de convention ; son optique est dans sa cervelle, non dans son œil. 

1.
Ils m’ont tous dit de ne pas aller près de la cage, mais quand j’ai remarqué que j’étais près de la cage à ours, mon pouce avait été mangé. Je ne me souviens de rien d’autre. Je ne me rappelle de rien après cela.

7.
C’est si doux et si mou, je ne peux pas m’empêcher d’y mettre les doigts. C’est de la fourrure blanche qui refroidit les doigts au toucher.

2.
Elle le disait doucement, comme si les gens écoutaient à l’extérieur. Dès que je m’en suis souvenu, cela commença alors à se réaliser. C’est vraiment étrange. Quand j’entends avec mes oreilles, je le sens. Cela avait l’odeur du caoutchouc brûlé, du basilic, ou de quelque chose d’autre. Chaque fois que je me souviens de sa voix, je retrouve l’odeur. 

5.
Pourrais-je avoir votre réponse avant deux jours ? S’il vous plaît, dites lui de me rappeler. Car, lorsque j’étais enfant, je ne téléphonais jamais aux amis. 

6.
Une permanente légère, s’il vous plaît.
A peine l’avais-je dit, O surprise ! quel travail rapide et adroit ! Je ressemblais à un chat ; mais je n’ai pas besoin de brillantine. 

3.
J’étais entrain de faire un petit feu de feuilles d’érables dans le jardin. Plus tard, grand-mère m’a dit de rentrer à la maison parce que c’était l’heure où les fantômes apparaissent. Dès que je me fus retourné, le feu sortit du fourneau à bois. Au secours ! criai-je. Un loup-garou arriva, me prit sur son dos et partit en courant. 

8.
Peut-on avoir une table avec vue sur le jardin ? Je voudrais une table près de fenêtre. Combien de temps faut-il attendre ? J’ai quelque chose dans l’œil. Pouvez-vous me donner les premiers soins ?

Edition réalisée dans le cadre de la résidence à Pollen – Epuisée –
Catalogue 12 pages + couverture
7 photographies
Texte Y. Lintz