Gilles PICOUET

 

 

 

 

Né le 29 Août 1966 à Auxerre.
Artiste en résidence à Monflanquin de novembre 1996 à janvier 1997.

 

Gilles PICOUET s’arrête à ce peu de chose qui constitue le temps ordinaire. Il se rend ainsi disponible pour la simple expérience d’être, c’est-à-dire pour cette entente entre la respiration la plus menue du monde et la perception de soi la plus humble.
Il ne s’intéresse donc pas à ce temps compté, tarifé et chronométré de la rentabilisation mais à celui qui se perd, qui varie, qui tremble, celui de la raison naturelle qui révèle et dérobe, celui de la destruction qui donne ce qu’il enlève. D’où cette attention particulière pour les formes rugueuses, les épreuves élémentaires, la transparence des articulations et des connexions, les citations courantes.
Gilles PICOUET regarde le monde autour de lui comme une étrange affaire de fragmentation et de reconstitution, de parcellisation et d’organisation, comme une énigme qui se dilate et se contracte, à la manière d’un coeur menacé d’explosion. Il mène ainsi une activité quotidienne pour prendre en compte ce temps et ce regard sur le monde. Cette activité a d’abord comme ambition la saisie d’un vécu selon certaines règles pratiques. Elle a une vocation comparable à celle du journal intime : “Écrire chaque jour, sous la garantie de ce jour et pour le rappeler à lui-même, est une manière commode d’échapper au silence” (Maurice Blanchot). Gilles PICOUET assemble des planches, des plaques de bois ou des bandes de papier. Pour cela, il utilise une technique repérable : celle de la couture. L’assemblage mobilise des éléments apparemment insignifiants, des gestes (collecter, perforer, rapprocher, coudre), des amplitudes variées (nerveuses, serrées, souples) et des séquences de vie. Gilles PICOUET développe une autre activité moins laborieuse. Comme une écriture plus acérée.
Il réalise des vidéos sur des décisions de gestes, d’attitudes et de regards : attendre la chute d’une feuille, poursuivre une mouche, traverser une rue caméra dirigée au sol, faire vibrer une palissade avec un morceau de bois, foncer dans les gens caméra au poing. Chez Gilles PICOUET, la prolifération, la multiplication, la répétition ou l’expérimentation n’ont pas d’autre but que la liaison. Cette liaison s’entend comme une réunion pensée à la fois comme une tension où domine l’idée de séparation, d’amputation et comme une quête d’un retour à l’unité perdue.

Didier ARNAUDET

L’oeuvre de Gilles PICOUET s’exprime au quotidien dans l’activité de percer et de lier entre elles des bandes de papier découpées dans des rouleaux de tapisserie, ou des planches de bois trouvées dans la rue, ou d’autres matériaux comme du linoléum taillé en plaques.
La première oeuvre significative de cette pratique est celle réalisée en 1995 pour une exposition à la Galerie Art’O à Aubervilliers. Au cours de promenades, l’artiste ramasse des planches dans la rue. Chacune, de couleur et de dimension propres, conserve la mémoire du lieu d’où elle provient. Après les avoir datées du jour de leur collecte, il les perce à deux hauteurs différentes puis les assemble avec deux cordes selon la technique dite du “point arrière”, de manière à former une sorte de palissade souple. Les planches rendues ainsi solidaires par le lien qui les unit sont ensuite placées le long des murs intérieurs de la galerie qu’elles couvrent et habillent.
L’utilisation de bandes de papier ramène Gilles PICOUET à un travail d’atelier où la disponibilité du matériau ne dépend pas, comme c’est le cas avec les planches, d’une situation extérieure. Il est vraisemblable, cependant, que l’acte de coudre fut, à l’origine, lié à celui de rassembler des éléments issus du monde extérieur.
Cousues les unes après les autres, les bandes de papier sont juxtaposées, se chevauchent parfois, et prolifèrent de manière à créer une sorte de large tenture que l’on aurait lacérée verticalement et dont on aurait recousu les bandes après coup. Il y a une réelle cohésion entre la pratique de l’artiste et l’oeuvre qui en résulte. Gilles PICOUET occupe le temps : il découpe, perce, coud. Le temps s’inscrit dans l’oeuvre par la répétition des mêmes gestes et laisse sa trace par la ponctuation régulière du point de couture le long des bandes.
Chaque geste est une mesure du temps et produit de l’espace. Découper crée un vide entre les bandes, percer à intervalles réguliers rythme le point de couture, et coudre relie les bandes entre elles.
L’artiste laisse un espace entre les bandes ; elles sont cousues bord à bord et une fois suspendues, le lien, laissé lâche, court dans le vide. Le mouvement de la main qui coud introduit une respiration, un souffle, dans l’ouvrage, l’aère, l’étoffe, et lui donne une épaisseur.
Il se crée une complexité formelle où l’on ne ne discerne plus si ce sont les bandes qui créent le vide ou l’inverse, ni si c’est le lien qui maintient les bandes ou celles-ci qui le tendent tel un filet. Le geste lie autant qu’il délie ; la couture est à la fois la trace ponctuée d’une respiration et ce qui permet de joindre et de disjoindre.
L’artiste découpe et lie ses bandes sans déterminer au préalable les dimensions de son ouvrage. Il n’y a pas de limite à cette prolifération car il n’y a pas de but ; le sens est contenu dans ce que produit l’activité, et cette activité est illimitée. C’est le lieu d’exposition, par l’espace qu’il propose, qui achève l’oeuvre et détermine ses dimensions finales. L’oeuvre prend définitivement corps et forme dans l’espace qu’elle habite et qui lui donne sa mesure.
Gilles PICOUET développe, en parallèle, un travail vidéographique où on perçoit le même souci de collecter des évènements réels, provoqués ou simplement observés.
L’herbier, 1995-96, est un film de 58’ en huit séquences dont le sujet est l’attente de la chute improbable d’une feuille morte. Le décrochement ne se produit jamais et l’attente accentue en nous la perception du temps. Nous sommes sensibles au balancement léger de la feuille dans le vent, auquel se superposent le tremblement de la caméra portée à l’épaule. Les rires et les cris de la rue parviennent jusqu’à nous ainsi que le bruit des véhicules qui perturbe l’extrême simplicité de la scène.
L’herbier est cette collection de feuilles séchées dont on peut penser qu’elles sont parfois cousues sur les pages d’un cahier elles mêmes reliées entre elles par un fil. Les films vidéos de Gilles PICOUET présentent de courts moments de la réalité captés furtivement par la caméra. Que ce soit la femme de ménage, où le chariot est abandonné, chaque soir, par l’employé dans le hall d’une gare ou la séquence du rideau, dans lequel une forme jaune indiscernable apparaît et disparaît à travers une fenêtre, les films sont sans effet de mise en scène, sans début ni fin, sans précaution particulière de prise de vue ou de montage.
Ces vidéos, souvent très brèves, sont datées et une fois encore rassemblées sur une même bande, à la manière d’une collection hypothétique.

Pollen

Edition réalisée dans le cadre de la résidence à Pollen – Epuisée –
 Catalogue 12 pages + couverture
 21 x 16,5 cm / 3 photographies
Texte : Didier Arnaude