Emmanuel ARAGON

Artiste accueilli en résidence d’octobre à décembre 1992. Emmanuel  ARAGON est né en 1968 à Gimont.
Il vit et travaille à Bordeaux. 

« … Hier d’ailleurs, Tom est reparti en ville après le déjeuner, et Susy est restée un peu avec moi sur la terrasse. Depuis longtemps, tu sais, j’ai toujours eu des assistants près de moi. J’étais sollicité à chaque instant, et même parfois la nuit aussi. Et ici, les seules conversations que j’aie sont celles des repas que Susy et Tom partagent avec moi. Autrement j’ai le calme et la solitude du parc, ou du pavillon qu’ils m’ont réservé. Susy me parlait des Anciens, de leurs « pensées pures » et de leurs découvertes. Elle plaisantait : « tu pourrais assouvir complètement ton goût pour l’aventure tout en restant assis à ton bureau ! » J’avais justement noté le matin même : « Supposons que j’aie fait une découverte. Mais supposons que cette découverte ait été si subite, si dense de raccourcis et d’implicite. Comme si dans les combinaisons que je manipulais depuis longtemps, une série devenait tout à coup «évidente. Il se pourrait que moi- même j’aie du mal à y revenir, tant certaines choses seraient allées « plus vite que ma pensée». La réalité me serait apparue sous un angle si particulier, si instantané qu’il ne me resterait qu’une impression de folie ». Nous avons cherché ce que pourrait faire cette découverte dans l’une de nos conversations, comment nous l’approcherions, quels seraient nos indices, les principes de notre situation à ce moment-là. Nous avons aussi parlé du détachement de nos repas, des plaisirs de ces conversations qui évitent nos mondes le travail respectifs, comme suspendues. Ce séjour est pour moi une retraite privilégiée ;une occasion de vivre « à côté » de mes préoccupations. Mais je ne peux l’apprécier que comme une pause provisoire. L’enjeu des découvertes, c’est aussi le quotidien – la banalité . C’est là qu’il faut se frotter. Ce que le luxe des Anciens évitait ».

Cet extrait de « La petite théorie de la relativité », entretien d’A. EINSTEIN avec P. FRANCK, évoque le séjour auquel A. E. avait été convié, à la suite de sa dépression de 1951, par S et T. WEISS,dans leur propriété du Missouri.

Nous nous sommes connus à deux époques très différentes : à Berlin d’abord : j’étais enfant et nous habitions le même immeuble. Il était pour moi un « adulte-ami ». C’était une période où le monde se remettait difficilement de la guerre. J’étais très attachée à sa gaieté. Il ne me voyait jamais sans m’adresser de petites grimaces, ou des « acrobaties », des petits sauts de puce. Nous nous envoyions des baisers avec la main. Au fond, il m’enchantait. Parfois aussi il me serrait dans ses bras. J’aimais beaucoup ça. Chaque fois qu’il me voyait, il m’appelait d’un nom différent : « mon Elsa-Microbe » ou « Elsa-Gazelle », ou « Elsa-la-pie ». Il était très généreux.

La deuxième période, c’était bien des années plus tard. J’avais moi aussi dû m’exiler, et je me suis trouvée à Princeton. Je suis allée sans le prévenir à un de ses cours. Je ne l’avais jamais revu entre temps. J’avais alors l’âge de mesurer combien la guerre avait vieilli ce Monsieur très sérieux. Le grand savant qu’il était devenu expliquait pourtant avec tellement de sagesse, d’humanité, à tous ces gens fascinés. Je l’ai retrouvé quand il a eu fini. Et malgré ces années, il m’a reconnue aussitôt. Le jeu d’enfant qui nous liait à Berlin nous avait laissé une grande complicité, à l’image de sa douceur. Et cette complicité est très vite devenue une extraordinaire histoire d’amour. Il avait très peu d’intimes à cette période, et très vite il a ressenti un énorme besoin de ma présence. Je l’ai toujours aimé et soutenu tant que j’ai pu. Nous reparlions très rarement des années de Berlin. C’était si particulier. Mais lorsqu’il m’a demandé de vivre avec lui, il m’a raconté cette anecdote que j’avais oubliée : à Berlin, lorsqu’il nous arrivait de descendre les escaliers ensemble, je m’arrêtais quelques marches avant le sol, et il m’attendait en bas, les bras grands ouverts. Je lui sautais au cou. Une fois donc, une vieille dame de l’immeuble attendait pour monter. Et quand nous nous sommes poussés, elle nous a dit ! « Ah ! vous deux ! vous êtes le portrait du bonheur ! » Nous avions beaucoup ri alors.

Extrait de « Un homme qui cherchait », article d’Elsa EINSTEIN pour le N.Y TIMES, à l’occasion du premier anniversaire de la mort d’A. EINSTEIN.